
Tous les livres - mai 2026

La lentille et le roman
Maylis de Kerangal
« Je devrais porter des lentilles optiques.
Des lentilles de contact.
À la place, j'écris des romans.
C'est pareil. »
Décrire, imaginer, détailler, regarder en particulier. Tout en parcourant librement ses livres, Maylis de Kerangal sonde les liens entre optique et littérature et revient sur le bricolage de sa propre lentille, qu'elle appelle roman.

Nous sommes tous innocents
Cathy Jurado (nouvelle édition)
Les Passereaux, mai 1958. Dans une ferme du Béarn, une famille de paysans est hantée par un passé obscur. Le fils, Jean, aime inventer des histoires et rêve de liberté et d’amour. Il espère un ailleurs mais, dans son monde, on ne choisit pas sa vie…
Roman du tourment, inspiré d’une histoire vraie, Nous tous sommes innocents retrace le chemin déchirant d’un homme cerné par le tragique et, à travers son regard, le destin d’une famille qui porte en elle le ferment de sa propre malédiction. Sommes-nous tous innocents ? Comment, jusqu’à son dernier souffle, un homme peut-il tenter d’articuler le cri qu’il porte en lui ?

On ne peut pas plaire à tout le monde
Tariq Ali
S’il revendique de ne pas plaire à tout le monde, Tariq Ali n’est pas le premier venu : partie prenante de toutes les luttes dès avant 1968 (il a inspiré Street Fighting Man à Mick Jagger et Power to the people à John Lennon), intellectuel marxiste de réputation internationale, il retrace dans ses passionnants mémoires des décennies de combat pour la paix, la justice et l’émancipation.
Né en 1943 à Lahore, à l’époque située en Inde britannique, issu d’une lignée de seigneurs de la terre et petit-fils d’un gouverneur du Pendjab au service de l’Empire, Tariq Ali doit à ses parents communistes et en rupture de ban le virus de la contestation. C’est ce qui lui vaut d’être expédié d’urgence en Grande-Bretagne pour y étudier. Initiateur des premières manifestations contre la guerre du Vietnam, il est vite repéré par Bertrand Russell qui, au nom de sa Fondation pour la paix, l’envoie au Vietnam puis en Bolivie à la rescousse de Régis Debray, alors incarcéré pour ses liens avec Che Guevara. On retrouve ensuite le militant sur tous les fronts : Inde, URSS, Amérique latine, Proche-Orient, Turquie, Irak, Libye… et, bien sûr, Pakistan, son nouveau pays natal depuis la partition de l’Inde – un événement qui lui a insufflé une aversion tenace pour les nationalismes et les replis confessionnels.
Son roman familial, qui ouvre le livre, en donne le ton : à la fois poignant et enlevé, plein d’humour, fourmillant d’anecdotes. Mais il éclaire également les choix et les analyses d’un homme qui, dès son jeune engagement contre la dictature militaire pakistanaise, a porté sur les affaires du monde et des empires un regard aussi lucide que décentré.
Le vent de liberté qui souffle sur cette quasi traversée du siècle est un puissant bienfait en nos temps de lumières sombres.

La Guerre, ce sont les noms propres
Ariane Chemin
Dans son nouveau récit, Ariane Chemin, grand reporter au Monde, revient sur le destin tragique d’un jeune espoir de la littérature ukrainienne, Victoria Amelina, qui documentait les crimes de guerre avant de devenir une des innombrables victimes civiles de la guerre en cours.
Mars 2022. Un mois après le début de l’invasion russe, Volodymyr Vakulenko, l’original d’un petit village de l’est de l’Ukraine, si fier de publier des livres pour enfants, est kidnappé par l’occupant.
Il disparaît.
Au même moment, de l’autre côté du pays, Victoria Amelina, jeune espoir de la littérature ukrainienne, décide de s’engager dans une organisation qui documente les crimes de Moscou. De tous ces petits faits vrais, de ces mots patiemment recueillis, elle veut faire un livre sur la guerre, se confronter au réel et en ces temps de détresse oublier la fiction.
Sous le cerisier d’un jardin, après le retrait des troupes russes, elle déterre le journal d’occupation du disparu. En reportage en Ukraine, Ariane Chemin la croise peu avant Noël 2022, à Kharkiv, veillant une bougie à la main le cercueil du poète dont on vient enfin de retrouver le corps.
La romancière des villes met alors toute son énergie à faire publier le manuscrit inachevé. Mais en Ukraine, depuis un siècle, la guerre ne cesse de rattraper les livres et les écrivains. La roue du malheur n’en finit pas de tourner.

Un destin au Levant
Walid Joumblat
« Peu de Joumblatt ont terminé leur vie de mort naturelle. Mon père et mon grand-père ont été assassinés. Je suis un survivant. Cette histoire est la mienne, celle du Liban et de mon combat. »
À la mort de son père Kamal Joumblatt en 1977, Walid Joumblatt devient le chef politique des Druzes au Liban, communauté de langue et de culture pratiquant une religion issue de l’Islam chiite. Depuis son fief de Moukhtara, au Sud-Est de Beyrouth, il assiste et participe aux crises majeures qu’a connues le Proche-Orient au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, et qui le soulèvent à nouveau aujourd’hui.
Figure prééminente de la gauche dans son pays, soutien historique du peuple palestinien, il s’est toujours opposé à la partition confessionnelle du Liban et a plaidé sa cause auprès des plus grands dirigeants internationaux.
Ses mémoires sont un document pour l’Histoire, un témoignage à vif que les récents événements ont rendu
nécessaire, et plus que tout un hommage vibrant à la liberté au Proche-Orient.

Brève histoire du conflit israélo-palestinien
Ilan Pappé
Les attaques du 7 octobre, et les horreurs qui ont suivi, ont profondément ébranlé le monde. Mais le conflit israélo-palestinien n’a pas commencé ce jour-là. Il n’a pas non plus commencé en 1967, avec l’occupation de la Cisjordanie, ni même en 1948, quand l’État d’Israël a été proclamé. Le conflit naît véritablement en 1882, lorsque les premiers sionistes sont arrivés dans ce qui était alors la Palestine sous domination ottomane. Ilan Pappé nous livre ici une histoire croisée de deux peuples qui partagent aujourd’hui une même terre. Remontant jusqu’aux origines du sionisme, le plus célèbre des « nouveaux historiens » israéliens nous guide avec brio dans les méandres de la politique internationale, de la résistance palestinienne et de l’évolution de l’État d’Israël.

Marcelline
Martine Storti
En fait que sait-on de ces grands-parents ? Et plus précisément de ces grands-mères qui ne parlaient jamais d’elles, ne se plaignaient pas (sauf de quelques douleurs), demeuraient toujours là alors qu’on sentait parfois qu’elles souhaitaient s’évader; qui ne manifestaient aucun grand désir, mais qui nous donnaient de l’amour. Des générations de femmes se sont ainsi tues. Martine Storti est ainsi partie à la quête de sa grand-mère au passé inconnu. Pour se retrouver aux archives d’Angers face à de nombreuses pages blanches, puis d’archives en archives jusqu’en Allemagne, à Coblence plus précisément. S’apercevoir que son grand-père alsacien avait été un quasi-collaborateur. Bref tout le contraire de ce qu’elle-même souhaite représenter. Ce livre très bien construit nous mène avec beaucoup d’émotion à une introspection sur ce qui nous dessine, nous forme, d’évocations en souvenirs, dresse des images floues que l’enfance embellit et que l’âge nous pousse à approfondir, à creuser. Ces femmes aimées étaient qu’on le veuille ou non floutées, on ne leur donnait même pas le droit d’avoir une histoire. Et c’est cette histoire-là que Martine Storti, après avoir écrit celle de L’Arrivée de mon père en France (Michel de Maule et 5 thèses internationales sur ce livre), nous raconte.

Sanctuaires
Abel Quentin
« Ce livre ne rêve pas, tout haut, d’un grand soir. Je ne crois pas à une grande jacquerie contre l’intelligence artificielle. Ça aurait de la gueule, pourtant : des millions de gens qui déconnecteraient leur application ChatGPT de concert, dans une ambiance festive et fraternelle. Dieu sait qu’un tel mouvement me trouverait dans la rue, une bière à la main. Seulement, nous le savons : cette épiphanie n’aura pas lieu . Est-ce à dire qu’il faut se résigner ? Non. D’autres espoirs sont permis. J’essaie, dans ce livre, d’explorer quelques pistes. L’une d’elle est le sanctuaire : une citadelle où l’intelligence humaine n’est plus en concurrence avec la machine. Où elle s’épanouit, librement. Le sanctuaire est ce lieu où l’homme ou la femme vient se réfugier, pour échapper au langage morbide des algorithmes. Notion polysémique, elle peut s’entendre d’un lieu géographique mais aussi d’une œuvre artistique, ou d’un âge de la vie. Sanctuariser l’enfance. L’école. Un lieu public. Une maison d’édition. Une œuvre d’art. Un cinéma de quartier. Revendiquer le 100% humain et l’élever au rang de fierté : une fierté étrange, en ce sens qu’elle tire orgueil de la lenteur, de la rugosité, de l’imprévisibilité. Le sanctuaire n’est ni une planque, ni une catacombe. Il se dresse, insolite, attirant, dans le paysage morne que le philosophe Eric Sadin appelle le « désert de nous-même ». Il est le lieu où l’on chérit et préserve l’intelligence humaine. Il est le lieu où l’on fomente les révoltes. »

Schmattès (Fringues, en yiddish)
Guillaume Erner
Vous ne savez probablement pas ce que signifie le mot schmattès. C’est en pensant à vous que j’ai écrit ce livre. S’il ne s’agissait que d’une question de traduction, je dirais que schmattès veut dire « fringues » en yiddish, et l’affaire serait pliée. Mais voilà, il n’y a pas qu’un mot derrière le schmattès : il y a un monde englouti. Et c’est pour cela que j’ai voulu écrire ce livre.
Figurez-vous que je suis un véritable schmattologue. Depuis ma naissance, je vis entouré de gens qui ont fait du schmattès. J’y ai travaillé moi aussi, parmi les Juifs du Sentier, dans cet univers si singulier où l’on vend, où l’on coud, où l’on négocie, où l’on rêve parfois. J’y ai laissé quelques plumes, et même quelques dettes, avant de réussir, autrement dit de réussir à m’en sortir.
J’ai voulu laisser une trace de ce métier, cette aiguille qui a nourri mes arrière-grands-parents, mes grands-parents, mes parents et moi-même pendant des décennies. On écrit beaucoup sur la haute couture – je comprends pourquoi – mais ce n’est pas une raison pour oublier la basse couture. D’autant que le chiffon pourrait bien nous aider à percer quelques mystères du capitalisme.

Entre femmes - Le lesbianisme dans les écrits intimes (1945-1971)
Textes rassemblés et commentés par Marine Rouch & Alexandre Antolin
Au sortir de la Deuxième guerre mondiale, l’heure est à la reconstruction nationale : les femmes sont renvoyées au foyer, perçues comme des mères et des épouses contributrices des Trente Glorieuses (1945-1973). Quid de celles qui ne se retrouvent pas dans les normes hétérosexuelles ? les discours scientifiques et moraux condamnent le lesbianisme et continuent d’en faire une perversion. Avant les mouvements féministes, gais et lesbiens des années 1970, lettres et journaux personnels sont le lieu privilégié où les individus peuvent exprimer leurs questionnements
et vivre leurs amours. À partir d’archives intimes de ces années d’après-guerre, ce livre explore le « continuum lesbien », selon l’expression d’Adrienne Rich. On y découvrira la correspondance inédite entre l’autrice d’Histoire d’O, Dominique Aury, et son amie et amante Edith Thomas, le journal intime de la jeune Colette Avrane et de Luce Haccard-Perrin ou encore les lettres adressées à Simone de Beauvoir et à Christiane Rochefort.
Les deux responsables d’ouvrage éclairent chaque ensemble par une mise en contexte historique et partagent leurs propres journaux, dans un geste éthique de réciprocité qui fait résonner ces archives avec les expériences lesbiennes et queer contemporaines. Entre femmes est le 10ème titre de la collection « Vivre/Écrire ».
Les textes rassemblés dans ce livre proviennent de l’Association pour l’autobiographie et le Patrimoine Autobiographique (APA), la BNF, l’Imec, les Archives nationales et de collections personnelles

Baisers du Singe
Correspondance Virginia Woolf - Vanessa Bell
De 1904 à 1941, Virginia Woolf et sa sœur Vanessa Bell s’écrivent presque quotidiennement. Leurs lettres racontent les débuts du Bloomsbury Group, les années de guerre et les joies de l’accomplissement artistique et littéraire. Mais ce sont avant tout les lettres de deux femmes émancipées, qui partagent dans l’intimité leurs questionnements sur l’amour, la maternité et les convenances, commentent la vie intellectuelle et politique de leur époque, sans pour autant exclure les tracas du quotidien et les potins dont elles raffolent. Chacune y apparaît comme le phare de l’autre, mêlant la tendresse de la sororité à des réflexions plus vastes sur la création.
Une sélection de deux cent quinze lettres qui forment une correspondance croisée inédite.

La grammaire se rebelle
Anne Abeillé (membre du collectif des Linguistes atterré.es)
Et si la grammaire n'était pas celle que l'on croyait ?
Et si, au lieu de perpétuer des règles obscures et souvent obsolètes, elle les établissait à partir des usages ?
À la lecture de ce manifeste incisif en faveur d'une langue débarrassée de tout diktat, on réalise, entre autres choses, qu'il est possible d'aller au coiffeur en vélo, malgré que les « puristes » de notre langue considèrent ces tournures comme des fautes. D'autant que les grands noms de la littérature sont aussi les premiers fauteurs. De Racine à Annie Ernaux, en passant par Madame de Sévigné et Jean d'Ormesson, nombreuses sont celles et ceux à avoir fait fi des caprices de l'Académie française.
Pour retrouver le plaisir de parler et d'écrire une langue vivante, sans avoir honte des tournures que nous utilisons au quotidien.

Le Troisième Livre
Nadejda Mandelstam
Nadejda Mandelstam (1899-1980), en publiant dans les années 1970 les deux volumes de ses Mémoires (ils parurent en français, sous le titre Contre tout espoir, en trois volumes aux éditions Gallimard) révéla en Occident l’importance de l’œuvre de son mari, et ce que fut son destin tragique. Elle aurait pu estimer alors avoir achevé la tâche qu’elle s’était fixée en tant que « témoin de la poésie ». Elle a pourtant pensé devoir compléter son œuvre de gardienne avec la rédaction d’un troisième livre qu’elle n’a pu terminer avant sa mort et qui n’a vu le jour qu’en 2006, grâce à l’attention d’un groupe d’amis, au nombre desquels Ivanovna Stoliarova, longtemps détenue au Goulag et amie et soutien de nombreux écrivains persécutés. Dans ce nouveau volume, à côté de souvenirs évoquant sa famille, son enfance et son adolescence jusqu’à sa rencontre avec celui qui deviendra son compagnon de route et de misère, Nadejda Mandelstam montre une fois encore ses talents d’écrivain, de confidente privilégiée et d’exégète perspicace.
On lira ici son « testament » : le récit de ses efforts pour sauvegarder l’œuvre du poète qu’elle considérait à juste titre comme l’un des plus grands, voire le plus grand, de son temps, ses revendications en tant qu’héritière, le sort qui a été réservé à sa condition de veuve. Elle retrace ensuite l’historique de ses archives et les démêlés avec les éventuels détenteurs de manuscrits. Une part importante du volume est consacrée aux commentaires des Poèmes de Voronej (qui paraissent parallèlement au Bruit du temps dans la collection « Poésie en poche »). Un essai remarquable, enfin, intitulé « Mozart et Salieri », fait preuve d’une pénétration étonnante chez quelqu’un n’ayant jamais écrit de poésie pour évoquer et décrire le processus de la création du poème : sa naissance dans le murmure intérieur du poète (travaillant de tête, sans écrire), sa maturation vers une forme définitive. L’ensemble de ces textes est complété par une série de lettres adressées à des correspondants étrangers, toujours dans le but de poursuivre la sauvegarde de l’œuvre de Mandelstam.

Ravie au monde - Journal (1943-1945)
Nelly Mousset-Vos et Sylvie Bianchi-Vos
Au début des années 2000, la mère de Sylvie lui remet un journal : celui de sa grand-mère Nelly, résistante belge emprisonnée en 1943, puis déportée dans les camps. Cet échange se fait entre deux portes, vite, trop vite, sur le ton du secret - les deux femmes n'en reparleront jamais. Le journal restera fermé, rangé au fond d'un tiroir.
Quinze ans plus tard, le passé rattrape Sylvie : un documentariste s'intéresse à l'histoire d'amour entre sa grand-mère et la résistante chinoise Nadine Hwang, également envoyée à Ravensbrück. Sylvie ouvre enfin les malles entreposées au grenier, et y découvre un trésor : des centaines de photos parfaitement conservées, plus d'un millier de lettres... et, surtout, le journal de captivité. Dans ce témoignage d'une grande force littéraire, Nelly raconte le supplice de la vie de déportée mais également la camaraderie et la solidarité entre prisonnières, les scènes d'opéra improvisées - et, évidemment, Nadine. Dans la boue des camps éclot un amour à nul autre pareil.
À travers le journal de Nelly, se dessine le portrait pudique d'une femme au destin exceptionnel.
Le désir de vivre, le courage de survivre – écrire
Un article du site
Le Carnet et les Instants
- Lire ICI

Une histoire bien connue & La Résistible Ascension d'Arturo Ui
Bertold Brecht avec une introduction de Johann Chapoutot (une nouvelle traduction de la pièce par Alexandre Pateau)
Le fascisme n’est pas une fatalité mais un choix politique. C’est Une histoire bien connue, retrace Johann Chapoutot, que l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite en pleine démocratie. Sur les routes de l’exil, en 1941, Bertolt Brecht déplace l’intrigue de sa satire politique sur Hitler et sa bande de Berlin à Chicago. Près des docks sévissent des gangsters en bandes organisées, tandis que les petits épiciers flairent l’odeur rance de la corruption financière. D’incendies criminels en intimidations brutales, la clique fait main basse sur le trust du chou-fleur pour asseoir son empire. Quand les vautours bruns rôdent autour de Cauliflow, la démocratie bat de l’aile. Qui aurait pu le prédire ? Qui peut y résister ?
Ce recueil est composé des textes suivants :
- Une histoire bien connue (Johann Chapoutot)
- La Résistible Ascension d'Arturo Ui (Bertolt Brecht, Der Aufhaltsame Aufstieg des Arturo Ui, traduction Alexandre Pateau)

La graine
Jacqueline Manicom (Réédition)
Sage-femme guadeloupéenne à Paris dans les années 1960 et 1970, Jacqueline Manicom voit tout : les avortements clandestins, les grossesses imposées, les violences médicales, le mépris social et le racisme ordinaire qui hantent les couloirs de l’hôpital.
De cette expérience pré-loi Veil naît La graine (1974). Bien plus qu’un journal, c’est un texte incandescent et bouleversant, à la fois manifeste et prière. Jacqueline Manicom y mêle la vérité technique à une langue charnelle. Elle raconte la banalité et le vertige de la naissance, à une époque où les sages-femmes risquent leur poste si elles osent parler.
Unique femme noire parmi les signataires du « manifeste des 343 », témoin au procès de Bobigny aux côtés de Gisèle Halimi et de Simone de Beauvoir, fondatrice du planning familial à la Guadeloupe dès 1964, Jacqueline Manicom incarne une pensée à la croisée des luttes de sexe, de classe et de race.
Épuisée par les combats et le racisme, elle met fin à ses jours en 1976, à quarante et un ans.
Cinquante ans plus tard, la réédition de La graine rend justice à celle qui a voulu dire la vérité crue des corps et faire entrer en littérature ce que l’on préférait taire.

Le Silence de grand-père - La guerre civile d'Espagne, de la révolution à l'exil
Antoine Nieto Sandoval
Nous voici témoins de terribles évènements : une révolution sociale sans précédent en Catalogne en 1936 pendant la guerre civile d’Espagne, un exode massif vers la France, un exil dans une France occupée, un retour en Espagne avec ses découvertes bouleversantes et d’actualité.
Des illustrations prolongent le texte, accompagnées de vers courts, parfois de citations. Réunies, ces illustrations forment la traditionnelle « Auca » [jeu de l'oie] catalane.
C’est un voyage initiatique de l’auteur vers ses origines familiales, un hommage rendu à son grand-père, parti un soir de noces.]

Rue des femmes - L'exil espagnol en héritage
Rubi Scrive-Loyer
Une jeune femme revient sur un héritage façonné par l’exil espagnol. Elle déroule le récit d’une enfance protégée par une mère et une grand-mère, dont l’humour et le courage sont remparts parfumés contre toutes les agressions. Les souvenirs drôles ou douloureux racontent que pour vivre à moindre douleur elle doit s’installer « à la frontière » de deux pays, de deux langues…
Entre autobiographie, chant de l’exil et méditation sur la mémoire, Rue des femmes est un texte indocile, profondément féminin, qui revisite les traumatismes familiaux, les éveils du corps et l’insolence nécessaire pour survivre.

Le Proces du viol - "L'honneur des luttes des femmes" selon Gisèle Halimi
Jean-YvesLe Naour et Catherine Valenti
Les rares victimes qui osent briser le silence voient leur affaire requalifiée en « coups et blessures » et leurs bourreaux écoper d’une amende assortie de quelques mois de prison.
Pourtant, en 1978, après avoir été agressées à Marseille, deux jeunes touristes belges, soutenues par l’avocate Gisèle Halimi, vont faire du procès de leurs violeurs celui du viol.
En libérant la parole et en brisant le tabou, le procès d’Aix-en-Provence est entré dans l’histoire comme l’une des évolutions majeures de la cause féministe.
S'est joué là, comme le déclara Gisèle Halimi dans sa plaidoirie, « l’honneur des luttes des femmes ».

Un été avec Romain Gary
Maria Pourchet (reproduction des épisodes diffusés sur France Inter en juillet/août 2024)
Romain Gary est l’un des écrivains les plus lus et les plus populaires de la littérature. Auteur culte, il conquiert chaque année de nouvelles générations de lecteurs. Écrivain de l'enfance, de l'exil, de l'engagement et de la nature, c’est un homme de lettres unique et mosaïque.
L’écrivaine Maria Pourchet découvre à l’âge de 17 ans Les Enchanteurs et le roman bouleverse sa vie. Elle consacre à Romain Gary un été plein de fougue, de sensibilité, à la fois tango littéraire et déclaration d'amour.
Auteur de près de quarante romans visionnaires, de L’Éducation européenne à Clair de femme, en passant par La Vie devant soi et Les racines du ciel, sa vie s’inscrit au cœur même de son œuvre. Né dans une famille juive, condamné à l'exil, Romain Gary ne cessera de chercher la reconnaissance, une identité fiable, et à devenir un héros. Cet européen convaincu incarne toutes les tensions, les espoirs et les mirages de ce continent fracassé par les grandes tectoniques historiques.
Romain Gary a encore aujourd’hui une réputation de Dom Juan.

L'ayatollah aimait sa femme plus que Dieu
Javad Djavahery
À quinze ans à peine, Maryam est la veuve la plus jeune, la plus intrépide et la plus irrésistible qu’il ait été donné d’héberger à Sayed Issah, mollah respecté de Nadjaf, haut lieu de l’islam chiite. Tant et si bien qu’il finit par l’épouser, sous l’œil complice de Khanoum, sa première épouse et la mère de ses neuf enfants. Mais face à l’appétit insatiable de Maryam pour le savoir, les nuits qu’il espérait vouer à l’amour sont désormais consacrées à l’étude, amenant le saint homme à braver l’autorité de ses pairs...
Faite de récits enchâssés, dans la tradition du conte oriental, l’histoire commence de nos jours quand Maryam, devenue Dâ, grand-mère centenaire, vénérée et fantasque, disparaît. Tous les enfants et petits-enfants se réunissent pour la retrouver. Les recherches sont l’occasion d’explorer les secrets anciens qui façonnent les mythes familiaux et le destin du pays. Javad Djavahery nous offre un livre puissant qui, paré des atours de la légende, déploie l’histoire de l’Iran et son entrée brutale dans la modernité.

Les juifs, les arabes, ma famille et moi
Pierre Hazan
Un récit aussi intime que politique retraçant deux siècles de cohabitation entre Juifs et Arabes.
« J’appartiens à la dernière génération de Juifs nés en terre arabe et j’ai ressenti le besoin de me retourner sur ceux qui y ont vécu avant moi. Depuis quand les dés avaient-ils commencé à rouler pour arriver à cette épouvantable tragédie ? Est-ce que tout était perdu d’avance ? Je me suis plongé dans deux siècles d’histoire à travers l’itinéraire de quelques personnes de ma famille. (…) Même si l’héritage des Juifs d’Orient a largement disparu, je veux me rappeler qu’il a existé. Et s’il a existé, il peut exister à nouveau sous une forme qui reste à inventer. La coexistence judéo-arabe n’était pas un concept pour Moshe, Daoud, Maurice et Elie : elle était une réalité quotidienne. »
Il y a Moshe le rabbin, parti de Jérusalem en 1843 à dos d’âne pour combattre les Lumières en Europe, en revenir à moitié-convaincu pour prendre finalement le parti du monde arabe contre Londres et Paris. Il y a son grand-oncle Daoud le révolutionnaire, co-fondateur du premier parti indépendantiste égyptien en 1907, condamné à mort par les Britanniques avant d’être gracié, et pourtant sioniste. Il y a son grand-père maternel Maurice, à la fois arabe, juif et britannique, au moment où toutes ses identités sont en tension dans un Proche-Orient qui s’enflamme dans les années 1940. Il y a son père, Elie, qui, après la guerre de Suez de 1956, tente de retarder le moment de l’exil sans retour, après que des centaines de milliers de Palestiniens aient été chassés de leur terre et que c’est au tour des Juifs du monde arabe d’être déracinés.
Dans ce récit passionnant où s’imbriquent petite et grande histoire, Pierre Hazan retrace deux siècles d’hybridation culturelle et politique entre les communautés juives et arabes.
Un texte qui résonne aujourd’hui comme un espoir, même si celui-ci paraît tellement fragile.

Fille de la Révolution
Véra Broido
“Il y a certainement très peu de personnes encore en vie qui ont connu l'exil sibérien sous le tsar ou qui ont vécu la révolution russe en tant que membre d'une famille de révolutionnaires. Ceux qui se souviennent de la vie à Moscou et à Saint-Pétersbourg pendant la guerre civile ne doivent pas être très nombreux non plus. Même le Berlin et le Paris des années 1920 semblent aujourd'hui bien loin. Les expériences décrites ici appartiennent aux confins de la mémoire vivante."
D’une enfance dans la Russie de la révolution aux avant-gardes de l’Europe des années folles, entre émigrés révolutionnaires et dadaïstes enragés, Vera Broido traverse le chaos du XXe siècle.
Fille de la Révolution est le récit saisissant et effréné de sa vie, de sa liberté hors du commun.

L’Art de la guerre culturelle
Francis Dupuis-Déri
Un revigorant manuel de résistance intellectuelle.
Ce livre est un manuel de résistance intellectuelle lucide, tragique, et pourtant drôle. Mobilisé sur plusieurs fronts, Francis Dupuis-Déri propose une traversée de trente ans de « guerres culturelles ».
Au fil de ses interventions engagées, il livre une analyse implacable des stratégies réactionnaires : déni de réalité, victimisation à outrance, dénigrement des dominés, distorsion du langage, mensonges purs et simples. Avec une ironie mordante, une rigueur analytique et un recours implacable aux faits, il déboulonne les idéologues de la réaction et défend les valeurs d’égalité, de liberté et d’empathie. Il montre comment du mythe du « politiquement correct » aux paniques antiwokes, les mêmes forces réactionnaires rejouent inlassablement leur partition pour discréditer les luttes féministes, antiracistes ou écologistes et justifier des guerres jusqu’au génocide à Gaza.
L’art de la guerre culturelle est le livre d’un penseur qui refuse de capituler et montre que les forces progressistes savent reprendre l’offensive.














